« Rien n’est plus important que de bâtir un monde dans lequel tous nos enfants auront la possibilité de réaliser pleinement leur potentiel et de grandir en bonne santé, dans la paix et dans la dignité ».
Kofi A. Annan

Depuis plusieurs années désormais les termes de bienveillance, d’éducation positive, de pédagogie alternative, de neurosciences, abreuvent notre quotidien. Articles de presse spécialisée comme générale, émissions de radio ou télévisuelle sans oublier les hordes d’ouvrages que nous trouvons sur les étalages de nos libraires. Il est alors aisé de se perdre dans cet imbroglio sémantique de références en tout genre et pourtant qui intéresse chaque parent que nous sommes, tout comme les enseignants ou les personnes spécialisées de l’enfance.

Le ménestrel de cette éducation positive est sans nul doute « la bienveillance ». Ce terme, malheureusement galvaudé aujourd’hui, est bien le ciment de toutes démarches pédagogiques. La galvanisation des pédagogies alternatives a eu son lot d’effets délétères, garde-fou des arguments du « café du commerce » comme j’aime les nommer (qui n’a jamais entendu « à mon époque on faisait….et je n’en suis pas mort »).

Pourtant si nous souhaitons offrir le meilleur pour les enfants qui nous entourent, n’est-il pas de notre devoir de reconsidérer des principes que l’on pensait acquis ?
De revoir, eu égard aux changements sociétaux, à l’évolution des mœurs et aux découvertes scientifiques, des théories ou méthodes (ce terme même de méthode est contesté par différents chercheurs et pédagogues) qui n’accompagnent pas l’enfant dans sa construction ?

Cette dernière décennie, de nombreuses études scientifiques ont été menées quant au
développement du cerveau de l’enfant et la nécessité mais également la pertinence de prendre en compte ces découvertes dans l’éducation tout comme dans la pédagogie.
Il convient alors de s’interroger sur la mise en œuvre des découvertes des neurosciences dans l’éducation et l’apprentissage.

Les études de l’Université de Harvard sur le développement du cerveau de l’enfant

Le point de départ de leurs études est le développement et la construction du cerveau. Pendant de nombreuses années, il a été affirmé que la maturation du cerveau arrivait à l’âge de 7 ans, nombreuses études ont démontré depuis qu’en réalité, le cerveau n’arrivait à maturité qu’à l’adolescence, soit 16 ans.

Les travaux du Center on the Developing Child Harvard University(1) sont non seulement nombreux mais également très éclairants sur la construction et le développement de l’enfant. En effet, ces derniers se situent à la croisée des neurosciences et des recherches comportementales, donnant une lecture pertinente sur le lien entre le développement physique, cognitif, langagier et socio affectif de l’enfant.

Le point de départ de leurs études est le développement et la construction du cerveau. Pendant de nombreuses années, il a été affirmé que la maturation du cerveau arrivait à l’âge de 7 ans, nombreuses études ont démontré depuis qu’en réalité, le cerveau n’arrivait à maturité qu’à l’adolescence, soit 16 ans(2) .

Les chercheurs de Harvard relèvent cinq points clés quant au cerveau de l’enfant :

  • Le processus de construction du cerveau s’inscrit bien évidemment dans le temps mais aussi avant la naissance. Les voies sensorielles sont les premières à se connecter avec le cerveau (vision et audition), les fonctions cognitives(3) et les compétences linguistiques n’interviendront que plus tard.
  • Le cerveau est « composé » d’éléments génétiques mais également d’expériences.
  • La plasticité du cerveau s’atténue en vieillissant.
  • Le développement des capacités cognitives trouve comme fondement le bien-être social et la compétence sociale(4) .
  • Il y a deux types de stress, un toxique pour le développement du cerveau et un stress « positif » nécessaire à son bon développement.

Pourtant ces nouvelles recherches ont conduit également à de mauvaises lectures. Plus que
d’adapter l’apprentissage à la lumière de ces travaux, un raccourci a été développé, considérant l’enfant comme un être immature, lui proposant alors des activités ayant peu d’attrait et entraînant dans ce cas un rejet de l’activité et même un comportement pouvant aller parfois jusqu’à la violence…

L’expérience menée par l’auteur Céline Alvarez

Céline Alvarez raconte dans son dernier ouvrage(5) un épisode pour ce éclairant en la matière. En effet, alors qu’elle mène une expérience dans une classe de petite section, elle observe une petite fille de presque 3 ans. Celle-ci se retrouve face à un cadre dont l’objectif est d’insérer des pions dans des cavités (principe du jeu « colorino »). Face à l’absence d’objectif et à la facilité de cette activité (l’enfant n’ayant aucune difficulté à mettre des pions dans la cavité) la petite fille se détourne de celle-ci et insère ses doigts à l’intérieur des pions.
Cette expérience démontre que les activités trop simples ou manquant de sens détournent l’attention des enfants rapidement.

Que faut-il en déduire ? L’enfant se fera certainement réprimander pour avoir détourné le jeu, considérant qu’il a fait une bêtise, mais en réalité, par cette manifestation, l’enfant démontre que l’activité ne lui permet pas de relever un challenge, de développer ses capacités cognitives.
Que fera alors l’enfant face à cette réprimande ? Il ira se distraire autrement dans le dos de l’adulte, ayant eu le sentiment que ses attentes n’ont pas été entendues.
Pouvons-nous lui en vouloir ? Quelle serait notre réaction si nous étions forcés dans le cadre de notre emploi de réaliser des tâches bien en deçà de nos compétences ?

Cette expérience menée par Céline Alvarez (et elle en mènera bien d’autres) me fait penser aux déclarations de Patrick Le Lay, à l’époque PDG de TF1, qui déclarait « vendre du temps de cerveau humain disponible » alors que nous téléspectateurs déplorions la qualité des émissions proposées par la chaîne, la direction de TF1 considérant le téléspectateur comme inapte à pouvoir recevoir un programme plus élaboré.

Adaptabilité et prise en compte des émotions

J’entends déjà certaines critiques quant à la surstimulation de l’enfant. Cet argument est ici irrecevable, il n’est pas question ici de stimuler de manière excessive le cerveau de l’enfant (définition même de la surstimulation) mais de lui proposer des activités répondant à ses besoins.
L’adaptabilité apparaît alors comme la proue du système d’apprentissage et nous devons dès lors nous intéresser à un autre axiome fondamental dans l’éducation et l’apprentissage, à savoir les émotions de l’enfant.

Les recherches en neurosciences ont démontré que les émotions et les manifestations de ces dernières chez l’enfant doivent être considérées dans l’apprentissage pour que celui-ci soit efficace.

Différents piliers sont à la base de l’apprentissage, celui fondamental étant sans nul doute l’attention (l’expérience de la petite fille le démontre). Audrey Akoun et Isabelle Pailleau, auteures de la pédagogie positive(6), la définissent comme « le mouvement cérébral qui va nous permettre d’orienter notre action en fonction d’un objectif, d’un centre d’intérêt. Grâce à elle, nous captons, par nos cinq sens, les différentes informations en provenance soit de notre environnement, soit de notre ressenti émotionnel ou psychologique ».

L’éducation bienveillante

Du côté du cerveau, l’hippocampe est le bastion de l’apprentissage et de la mémoire. D’un point de vue neurologique le soutien et l’encouragement des enfants va augmenter la croissance de l’hippocampe, et c’est à partir de là qu’intervient l’éducation bienveillante.

Il n’existe réellement aujourd’hui de définition officielle ou du moins requérant l’adhésion de tous sur ce qu’est l’éducation bienveillante.

Il est vrai que le terme a de quoi surprendre, l’éducation bienveillante supposerait qu’il puisse exister une éducation malveillante (mais là c’est un autre débat). Du plus grand nombre, l’éducation bienveillante consisterait à adopter une attitude chaleureuse et empathique envers l’enfant qui permettent alors au cerveau de ce dernier de murir d’un point de vue non seulement intellectuel mais aussi affectif. Et c’est alors qu’il faut prendre en compte les émotions. Le cerveau de l’enfant est fragile puisqu’il n’est pas arrivé à maturité, et ce dernier va rencontrer de véritables « tsunamis » émotionnels qu’il n’est pas capable d’appréhender et de gérer seul.

Les émotions rencontrées par l’enfant n’ont aucune mesure avec celles ressenties par l’adulte, et la minimisation de ces émotions par l’adulte envers l’enfant peut avoir des conséquences très néfastes. Encore une fois, mettons un terme aux arguments « il fait des caprices, tu l’écoutes trop, il faut qu’il se forge… ». Les neurosciences le démontrent, ce qui peut apparaître comme une « queue de cerise » pour un adulte est ressenti par l’enfant comme un grand chagrin. Les fonctions du cerveau de l’enfant n’étant pas arrivées à maturité, il se retrouve dans l’incapacité d’analyser ou de prendre du recul face à la situation, ce qu’un adulte est lui, capable de faire. Ainsi, un enfant qui serait puni face à une colère que l’adulte jugerait être une « comédie » va accroître son taux de cortisol, hormone ayant un effet toxique et détruisant les neurones dans le cortex préfrontal(7) et dans l’hippocampe, inhibant ainsi la maturation du cerveau.

Aujourd’hui c’est donc à l’adulte de s’adapter à l’enfant, et non l’inverse. Tout ceci nous conduit bien évidemment à considérer les critiques proférées à l’égard de ces différentes avancées scientifiques et les pédagogies alternatives fustigées pour certaines.

De tout temps l’apparition de nouvelles découvertes venant remettre en question des postulats ancestraux, et ce dans n’importe quel domaine de la société, conduit à l’émergence de critiques plus ou moins virulentes.

Le raccourci entre bienveillance et laxisme

Le « cheval de bataille » est sans nul doute l’écho qui est fait à la bienveillance. Un raccourci a une fois de plus été fait entre bienveillance et laxisme. Les différentes critiques élaborées à l’encontre des pédagogies alternatives le démontrent. En effet, pour certains, la bienveillance reviendrait à faire preuve de laxisme, où l’enfant n’aurait aucune limite, aucun cadre, où ce dernier incarnerait alors le mythe de « l’enfant roi ». L’enfant bénéficiant d’une éducation bienveillante reprendrait alors les griefs formulés à l’encontre de l’enfant unique « égoïste, incapable de partager, égocentrique, trop écouté ou trop gâté». La bienveillance n’a pourtant pas le monopole de ces défauts.

Une fois de plus, les recherches en neurosciences ont démontré que lorsque l’adulte est capable d’apaiser, de sécuriser, de consoler et d’accueillir les émotions de l’enfant, il permet au cerveau de se développer et à l’enfant de s’épanouir et de développer ses compétences sociales (de ce fait l’enfant n’éprouvera aucune difficulté à prêter un jouet par exemple). La motivation positive et les encouragements n’entrainent pas pour autant l’absence de cadre et de limites, et d’ailleurs toutes les pédagogies alternatives l’expliquent(8) . Il faut mettre en place de nouveaux outils qui permettent de répondre aux besoins du développement de l’enfant.
L’empathie et la bienveillance conduisent l’être humain à disposer d’une bonne santé mentale et cette dernière est fondamentale dans la construction de l’enfant.

Les recherches en neurosciences se poursuivent et méritent toute notre attention. « Pour une enfance heureuse », il est de notre responsabilité d’interroger les schémas éducatifs et pédagogiques, afin de proposer des outils adaptés au développement de l’enfant. Parce que demain nous ne pourrons pas dire que nous ne savions pas….

Article rédigé par Emilie.

Notes de bas de page :
(1) Centre de développement de l’enfant de l’Université de Harvard, https://developingchild.harvard.edu/

(2) Voir sur ce point, l’ouvrage du Docteur Catherine Gueguen, pédiatre  et désormais conférencière et auteure, Pour une enfance heureuse,  Pocket, Coll. Dév’personnel, 368 p, 2015.

(3) Entendues comme les capacités du cerveau à communiquer, percevoir  l’environnement, se concentrer, se souvenir d’un événement ou  d’accumuler des connaissances.

(4) Les chercheurs démontrent ainsi que l’acquisition d’une santé  émotionnelle, physique et sociale permettent à l’enfant et plus tard à  l’adulte de s’épanouir dans la vie et la société.

(5) C. ALVAREZ, Une année pour tout changer, Les arènes, 2019, 246 p. ;  voir également Les lois naturelles de l’enfant, Les arènes, 2016, 454  p. ; Céline Alvarez a également un blog : celinealvarez.org. 

(6) A. AKOUN, I. PAILLEAU, La pédagogie positive, Eyrolles, 2013, 192 p.

(7) Plus le cortex préfrontal est développé, plus l’enfant va développer sa capacité à l’empathie et à la gestion de ses émotions.

(8) Qu’il s’agisse de la pédagogie de Maria Montessori, la plus connue aujourd’hui mais également Freinet ou Steiner. Ces pédagogies se focalisent sur l'observation et  l’adaptabilité au développement de l’enfant, dans le but de transformer le milieu scolaire en un lieu favorable à son autonomisation et à son épanouissement personnel et professionnel.

Un commentaire sur « 28/11/2019 – Education positive : la rencontre des Neurosciences et de la pédagogie »

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