Adultisme, harcèlement scolaire, sexisme, ce sont quelques-uns des sujets très sensibles auxquels les enfants sont confrontés dès leur plus jeune âge et de manière constante. Le dénominateur commun, de ces trois problèmes, est la domination d’un groupe de personnes sur un autre, adulte-enfant, harceleur-victime, homme-femme. En traitant ces sujets, je suis consciente du désagrément que cela peut causer chez certaines personnes. Je comprends que nous ne préférons pas les évoquer. Dans notre société, on n’a pas toujours la force ou le courage de parler de ce qui est inconfortable, cela reste tabou même si, peu à peu, on commence à oser parler, et plus important, à écouter.

Dans ces types de dominations, il y a trois rôles à jouer : celui du dominant, celui du dominé, et celui de l’ observateur silencieux. On nous apprend à nous taire, soit par la force, soit parce qu’on constate que notre voix n’est pas accueillie, on devient un dominé. On espère que cela change, et quelques fois, on souhaite plutôt changer de position, celui du dominant. La plupart du temps, le statut de l’ observateur silencieux, on ne l’adopte pas de manière consciente, on est très créatif pour les excuses : « il n’y a rien à faire, cela a été toujours comme ça », « ne sois pas trop sensible, c’était pour rire », « c’est normal, c’est une femme », et on accepte une incapacité (irréelle) à changer quoi que ce soit. Heureusement, il y a toujours les révoltés, les rebelles, les non-conformistes, les radicaux, les désobéissants, les indisciplinés, les tumultueux qui ne nous laissent pas dans l’endormissement, leurs cris nous réveillent. Merci à eux, car ils nous aident à déconstruire pour reconstruire le spectre des possibles.

Déconstruire pour reconstruire

Cette crise sanitaire nous donne matière à réfléchir sur beaucoup de problèmes comme la santé, le travail et l’éducation. Partout, j’entends une mobilisation à réfléchir pour construire l’avenir après cette crise. L’idée est séduisante pour ceux qui – comme moi – la normalité ne convient pas. Pour y arriver, il me semble important de faire un travail de déconstruction de ce qu’on a appris comme valeurs ou principes et qui ne le sont pas vraiment, néanmoins il reste de fortes convictions.

Une boîte en changement

L’avenir est représenté par nos enfants évidemment. Je ne pense pas au monde que je vais leur laisser, je pense au monde qu’ils m’invitent à construire et je ne voudrais pas minimiser leur rôle dans cette tâche. C’est dur, je dois avouer, car quelques fois, mes dites convictions me trompent. Il faudra faire le tri entre les valeurs qui nous appartiennent vraiment en tant qu’humains et celles que nous avons apprises et qui nous gênent pour avancer.

Un chauffeur de taxi

Je vais vous raconter une petite histoire, elle s’est passée bien avant le confinement, dans un centre médical pour enfants en situation de handicap. Pour information, dans ce type d’établissement, les chauffeurs de taxi conventionnés vont et viennent, ils y emmènent et récupèrent les enfants porteurs des particularités, ils font les trajets entre l’école et le centre de soins. Un désaccord avec un chauffeur de taxi conventionné m’a aidé à y voir clair sur une de mes dites valeurs – la politesse.

C’était un mardi à midi, il faisait beau, dans la salle d’attente tout ensoleillée, un chauffeur de taxi et deux enfants attendaient avec nous – mon fils et moi – pour être accueillis par les éducateurs spécialisés pour les ateliers. Mon fils jouait pendant que les autres enfants lisaient. Un homme seul entre, et sans dire bonjour s’assoit.

T’es qui ? a dit un des enfants à l’homme.

Cet homme lui répond brutalement :

– Ne me parle pas comme ça, je ne suis pas ta mère.

Tout de suite, l’enfant s’excuse, mais cela n’empêche pas cet individu de vociférer. Le garçon s’excuse une deuxième fois et l’homme se calme un peu. Sans doute, ce petit garçon avec des particularités a fait preuve de sagesse et de prudence. Tout le contraire s’est passé en moi. J’ai senti monter ma colère, mon indignation. Habituée – malheureusement – à ne pas « faire de vague », à « m’occuper de mes oignons », je ne comprends pas encore mon acte : j’ai brisé cette règle si précieuse en société de ne pas intervenir et j’ai défendu – ou plutôt j’ai cru défendre – le petit garçon. Débutante dans ce type de pratiques, mes émotions sont sorties et une discussion intense s’est entamée.

La sagesse d’un enfant

Cet homme, grand et fort, s’avère être chauffeur de taxi conventionné, il a une grande expérience (ton sarcastique) avec « ce type d’enfants » – mots qu’il a utilisé pour faire référence aux enfants qui fréquentent cet établissement. Pendant notre discussion, il nous a fait part de son ressenti : il s’est senti insulté, agressé par ce garçon qui manquait de bonnes manières. Alors en tant qu’adulte, il croit avoir le droit d’éduquer et il a « simplement » essayé de lui donner une leçon de politesse ! Alors, après quelques échanges non-constructifs, j’ai choisi de me taire sagement, car le monsieur n’était pas à l’écoute et moi non plus d’ailleurs. Mes oreilles ont cette capacité de se boucher en présence d’arguments incohérents. Peu après, le personnel a dû intervenir, car l’homme n’arrivait pas à retrouver son calme, il continuait à nous sermonner.

J’ai tout de suite parlé avec mon fils, j’ai essayé de lui expliquer la situation, car il a été perturbé. Les éducateurs ont fait de même avec les autres enfants, le petit qui avait demandé à l’homme « t’es qui ? » était calme. Un rapport a été établi sur le comportement du chauffeur de taxi – et peut-être aussi le mien. Quelques jours après cet incident, tous les chauffeurs du centre m’adressaient le salut courtoisement. Peut-être avaient-ils été avertis, ce qui est sûr c’est que cet affrontement a déclenché quelque chose chez moi. Le petit va bien, il continue à interpeller toute personne qui passe la porte de l’établissement. Sa particularité l’a immunisé à ce type de remarques, mais il y a des enfants qui auraient été plus troublés. 

Qu’est-ce que j’ai appris ?

Le regard d’un enfant

L’attitude si calme du petit, en contraste avec l’attitude du chauffeur et aussi la mienne, m’a fait réfléchir énormément. Les enfants ont beaucoup à nous apprendre et surtout les enfants libres des codes de la société. Je dénonce ces codes qui sont si gravés dans nos comportements et qui nous empêchent d’apprécier l’essentiel chez une personne. Par exemple, la politesse chez une personne peut nous révéler des informations mais elle nous empêche aussi de voir l’essence de quelqu’un : on connaît tous des personnes très désagréables qui excellent dans les arts de la politesse. La politesse dans l’éducation d’un enfant est souhaitable, mais elle n’est ni indispensable ni un but, ni une vraie valeur.  

La situation que j’ai vécue avec le chauffeur nous expose comme deux victimes de la domination d’une société. Certaines règles de société, comme la politesse, sont imposées sans vraiment cultiver une valeur de respect. Parlons de cette triade dans laquelle beaucoup d’enfants sont éduqués : la politesse, le respect et le pouvoir. Être poli n’implique pas nécessairement le respect d’autrui. Le respect ne donne pas un pouvoir sur les autres. Le manque de respect n’est pas non plus une agression. Les enfants qui ont été éduqués durement dans cette triade sont des dominés. Une fois adultes, ils doivent être traités avec politesse pour se sentir respectés, surtout par les enfants. Et s’ils ne les sont pas alors ils ont besoin de forcer les autres à être respectés et en tant qu’adultes, il ressentent le devoir d’ imposer « les règles de la société » et d’éduquer les enfants impolis.

Adultisme ?

Commençons par la définition. L’adultisme ou adultocratie est une attitude ou un comportement où les adultes se placent en position de supériorité sur les enfants. L’idée que les enfants soient inférieurs aux adultes, peut sembler « tout à fait normal » chez certaines personnes, car les enfants manquent d’expériences dans la vie. « Un enfant, comment peut-il savoir, ce qui est bien pour lui ?  » Alors, quelques comportements liés aux enfants sont dévalorisés, leurs émotions sont négligées ou traitées sans respect. On oublie de mettre les besoins et les envies de l’enfant au centre de leur éducation.

Instruction d’Anakin par Lord Garmadon

Nous, les adultes avec la bonne intention « d’éduquer » les enfants, nous imposons notre VOLONTÉ. Nous tombons dans l’oppression, on oblige les enfants à se comporter d’une certaine manière. Pire encore, lorsque nous nous exemptons de la règle imposée, ce que nous transmettons est la prise de pouvoir arbitraire de l’adulte. Les exemples sont nombreux : faire manger équilibré à nos enfants mais on s’autorise à grignoter en face de la télé, exiger de ne pas dire de gros mots mais on insulte quelqu’un, lorsque un papa se gare sur une place interdite en face de l’école mais il exige la ponctualité et assiduité à son enfant à l’école, etc.

Un type de discrimination

Dans notre société, l’adultisme est partout. Combien de fois avons-nous entendu, par exemple, l’expression « ne fais pas le bébé » ? En plus de refouler une émotion, on sous-entend que les pleurs de bébé ne sont pas souhaitables. Pareil quand on leur dit, « ce n’est pas toi qui décide », et en plus on ajoute « c’est l’adulte qui décide ». On insinue qu’au dessus d’un enfant ou une règle, il y a la volonté de l’adulte. Et même lorsqu’on prend conscience de cette discrimination, il est facile de tomber dans cette attitude. Quand je suis confrontée à cela, souvent, je ne sais pas comment agir. Alors, ne vous attendez pas à des conseils de ma part, au contraire, vous pouvez le voir comme un appel à idées.

En effet, j’ai appris récemment le mot « adultisme », dans un groupe de parole des parents. Néanmoins, mon expérience sur le sujet est vaste car comme la plupart d’entre vous, on a souffert de ce type de domination et à laquelle nous nous sommes habituée petit à petit. Il y a des personnes plus sensibles que d’autres, l’impact n’est pas le même pour tout le monde, cela n’empêche pas que cette discrimination existe. Le fait de mettre un mot pour identifier ces situations peut nous aider à mieux faire face, les récits sur nos vécus nous amènent à la réflexion et un processus de déconstruction commence.

Il y a des convictions et croyances qui font du mal à nos enfants. Ce sont eux qui feront le choix de leurs propres principes, nous ne pouvons rien imposer, juste leur montrer une des possibilités. Je vous invite à croire plus en leurs capacités. Il faut toujours rappeler que les bébés sont capables d’apprendre une langue en dix mois, seriez-vous capable de cet exploit ? Et les enfants nous surprennent toujours avec leurs raisonnements, la plupart du temps ils ont une vision plus juste du monde. Les enfants ne sont pas des réceptacles où l’on verse des apprentissages, des valeurs, des normes, des principes, etc. Je ne suis pas non plus en train de dire que notre avis ne compte pas, mais quelques fois, nous ne voulons pas les écouter : « on sait mieux que lui », « il est encore jeune pour comprendre », « elles n’ont pas encore l’expérience », etc. Nous avons tendance à mettre une hiérarchie entre les raisonnements d’un adulte et d’un enfant. Et si les deux avaient raison ?

Eux ils nous écoutent

est-ce réciproque ?


* L’expression « flèche de résistance », utilisée dans le titre, j’ai l’emprunté d’Emmanuelle PIQUET. Elle a écrit « Je me défend du sexisme » et « Je me défend du harcèlement » où elle nous explique son stratégie du 180 degrés pour combattre le harcèlement.

Article rédigé par Selene

Un commentaire sur « 13/04/2020 – Une « flèche de résistance* » contre l’adultisme. »

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