Depuis plusieurs années, pléthore d’articles en tout genre fleurissent dans la presse écrite, sur la toile ou lors de la diffusion de podcasts, alertant sur la charge mentale des adultes et plus spécifiquement, la charge mentale des femmes au sein de leur foyer. Écho de l’engouement pour le développement personnel, cette thématique n’est pas sans interroger mais sans culpabiliser.

Qu’est-ce que la « charge mentale » ?

La charge mentale est un concept issu de la psychologie cognitive (la « cognitive load » en anglais). Celle-ci, apparue dans les années 50, a pour but d’étudier le mental à partir d’une analyse des mécanismes comportementaux.

Il faut dès lors approfondir le vocabulaire employé, car ce dont il est question ne concerne pas en réalité la charge mentale mais la surcharge mentale. En effet, la charge mentale ou cognitive est ce qui permet l’apprentissage et la résolution de problèmes par la mise en jeu des capacités de stockage du cerveau. En d’autres termes, la charge cognitive est donc la quantité d’informations pouvant être retenue et manipulée en mémoire à court terme. Cette capacité à stocker n’étant pas illimitée, tout individu peut se trouver en surcharge mentale.

Une légende urbaine : le genre de la charge mentale

La charge mentale n’est absolument pas genrée, elle est en réalité la conséquence de quelques particularités cognitives. Tout individu, peut donc être en surcharge mentale, homme, femme, personnes âgées, adolescente, et mêmes nos enfants. Face à cette définition, adultes que nous sommes nous disons dès lors que nos enfants ne peuvent être touchés par cette surcharge mentale, un enfant n’étant que peu exposé à ce genre de situation…Bien au contraire, la surcharge mentale est d’autant plus présente chez l’enfant dont le cerveau n’est pas arrivé à maturité (cf article du 15/01/2020 – Au cœur des émotions de l’enfant).

La charge mentale chez les enfants : une réalité complexe

Pour comprendre l’impact de cette charge cognitive sur nos enfants, il faut faire appel à ce qu’en psychologie est appelée l’analyse transactionnelle, théorie dense qui entre autres permet d’analyser les différents niveaux de communication entre les individus.

Nous le savons, les messages, qu’ils soient conscients ou inconscients, que nous transmettons à nos enfants influencent leur comportement. L’enfant va intégrer ces messages et agir pour obtenir par exemple plus d’amour ou de reconnaissance de la part des autres et va agir sous l’influence de ces messages. Ainsi, de petites phrases anodines telles que « dépêche-toi » « fais des efforts » « fais-moi plaisir » posent les prémices d’une surcharge mentale qui sur le long terme peut avoir des effets néfastes sur l’enfant.

Si la surcharge mentale peut se trouver dans de nombreux domaines, chez l’enfant, deux axes peuvent être retenus : le rapport au temps et la culture du résultat.

La surcharge mentale et le rapport au temps

Dans cette société où tout va toujours plus vite, adultes que nous sommes courrons après le temps. En allant déposer les enfants à l’école pour ne pas louper le bus qui nous emmènera au travail, pour rendre ce dossier si important, pour ne pas être en retard au rendez-vous du dentiste, avant que la poste ne ferme…Nous avons plus ou moins conscience du fait de faire porter à nos enfants cette charge, et pourtant « dépêche toi, on va être en retard à l’école », «  on a rendez vous chez le médecin, on n’a pas le temps de jouer », « allez finis ton assiette qu’on passe au dessert » sont des phrases que nous, parents, prononçons. L’éminente Catherine Dolto évoque « la maltraitance temporelle dans le fait de ne jamais prendre le temps, de ne jamais avoir le temps ». La contrainte du temps fait porter sur les enfants de l’anxiété, de l’agacement, du stress et de la nervosité qui impacte sur leur bon développement. Or le Docteur Dolto l’affirme « pour penser, pour ressentir, pour lier ce que l’on ressent et ce que l’on pense, il faut du temps ».

Nous courrons également après le temps lorsqu’il s’agit d’emmener nos enfants à leurs différentes activités extrascolaires : 10h cours de piano, 11h cours de solfège, 14heures : cours de danse, 16h : cours de théâtre…s’ajoutant alors au temps, la sempiternelle question de l’hyperstimulation et du conseil « il faut laisser les enfants s’ennuyer ». Par définition, l’hyperstimulation est un excès de stimuli, concrètement c’est n’avoir pas ou peu de répit et être en recherche constante d’expériences nouvelles. Or, souvent, ces expériences peuvent avoir l’effet inverse de celui recherché, l’enfant ayant trop de choses à gérer, à identifier, à analyser, à mémoriser et à catégoriser, se retrouve dans un état de surcharge mentale.

Il n’est pas ici question de nier la réalité de notre rapport au temps, mais d’adapter le quotidien afin que l’excès ne porte préjudice à l’enfant mais également aux parents que nous sommes. En effet, la perception et la maîtrise du temps sont des aspects fondamentaux dans le développement de l’enfant. Le temps est en effet une construction sociale que l’enfant va acquérir progressivement. Cette acquisition est longue, graduelle et complexe, laissons donc le temps aux enfants de se l’approprier et d’en faire à l’instar de Sénèque dans ses Lettres à Lucilius, « bon usage » du haut de leur jeune âge.

La surcharge mentale et la culture du résultat

Elle est une idée développée et acquise de tous : l’enfant est l’éponge de nos propres angoisses. La crise économique, le chômage et la période de pandémie que nous connaissons depuis mars dernier n’a fait qu’accentuer, et très souvent de façon inconsciente, la projection sur nos enfants, de nos craintes pour l’avenir. S’il est réel que le monde du travail est compétitif et peut même être malsain, cruel et sélectif, si l’enfant s’investit dans des activités et une scolarité qui lui conviennent (et non qui conviennent à ses parents), en accord avec sa personnalité, il ne pourra être que prêt psychologiquement pour aborder son avenir de manière sereine.

Le confinement de mars dernier où bon nombre de parents ont dû jongler entre télétravail et devoirs à la maison a pu amplifier cette surcharge mentale (cf article 08/04/2020 – Le défi de la continuité pédagogique ou l’inégalité de l’instruction en question) où l’inquiétude des parents quant à l’acquisition de connaissances par leurs enfants et la peur d’un « retard » a parfois rendu les relations parents-enfants conflictuelles.

A cette fameuse formulation « je suis fière de toi », préférez lui « tu peux être fière de toi »

Les psychologues n’ont de cesse de le rappeler, l’enfant ne doit pas être le reflet de nos propres ambitions « travaille bien, sois brillant, sois le meilleur, sois le premier », à cette fameuse formulation « je suis fière de toi » préférez lui « tu peux être fière de toi », car dans cette seconde formulation, l’enfant prendra alors conscience que les actions qu’il fait ne sont pas pour le bien-être de ses parents, mais pour le sien.

L’angoisse des parents face à l’avenir de leurs enfants peut conduire à faire peser sur ces derniers, parfois dès la maternelle, une véritable pression scolaire. Afin que ces derniers ne soient pas confrontés à l’échec, aux emplois précaires, il faut travailler, bien travailler, avoir de très bonnes notes et même pour certains être meilleur que les camarades (la culture de la compétition est un autre point qui entre dans la surcharge mentale des enfants pouvant conduire à des troubles relationnels car modifiant le rapport à l’autre). Cette pression de la réussite augmente encore plus la surcharge mentale des enfants. Mais à ceci l’argument suivant est souvent opposé : « on ne peut pas me reprocher de vouloir le meilleur pour mon enfant ». C’est certain, tout parent souhaite à son enfant un avenir serein et épanouissant, mais pour atteindre cet objectif, faut-il nécessairement passer par une pression psychologique pouvant mener à des troubles de l’attention, du stress et du rejet qui pour certains s’installeront jusqu’à l’âge adulte ?

Par ailleurs un problème sous-jacent est que l’enfant, très souvent, ne comprend pas les exigences qui pèsent sur lui, il devient alors cet enfant qui travaille à l’école parce qu’il faut travailler mais il ne sait plus pourquoi, à part pour faire plaisir à ses parents. Pourtant il est fondamental que l’enfant puisse appréhender le sens et l’utilité de ce qu’on lui demande.

Cette « pression scolaire » et cette culture du résultat sont d’ailleurs relevées par de nombreux psychologues qui déplorent l’utilisation excessive et non justifiée du « critère » des enfants hauts potentiels intellectuels. Ils alertent sur le fait qu’il est devenu chez certains parents comme une norme à atteindre. Ces derniers ressentent l’envie que leurs enfants possèdent cette « étiquette » qu’ils voient comme une chance ou un don à tel point qu’ils peuvent, pour certains, pousser leurs enfants à faire sans cesse de nouvelles activités. Les demandes d’évaluations cognitives chez les psychologues spécialisés ont explosé depuis plusieurs années, or en France, 5% des écoliers français sont identifiés HPI. Il faut préciser que le seul résultat à un test de QI ne suffit pas, il doit être suivi d’une évaluation psychologique plus approfondie. Par ailleurs, les parents d’enfants HPI sont nombreux à témoigner que ce n’est pas un don et que le quotidien d’un enfant HPI est loin d’être de tout repos car il n’est pas question de réussite scolaire (d’ailleurs un enfant HPI peut tout à fait être en échec scolaire) mais surtout de gestion des émotions et du décalage entre leur âge et le fonctionnement de leur cerveau.

Les conséquences de la surcharge mentale

La surcharge mentale de l’enfant est donc le résultat d’une accumulation de sollicitations que celles-ci soient sociales, physiques, cognitives ou émotionnelles. Les conséquences de cette surcharge mentale sont plurielles mais également hétérogènes.

Plurielles car la manifestation de cette surcharge peut provoquer chez l’enfant des problèmes de sommeil, d’agressivité, de colère, de tristesse…

Hétérogènes car cette surcharge n’est pas ressentie de la même manière chez les enfants. Ainsi, les plus jeunes enfants seront plus sensibles à cette surcharge car leurs capacités cognitives sont moins développées. Par ailleurs, la personnalité de l’enfant, sa maturité cognitive et émotionnelle et sa capacité de résilience interviennent également dans la manifestation des conséquences d’une surcharge mentale.

« Ne soyez pas un parent, soyez un humain qui est parent ».

Haim G Ginott, psychologue clinicien

Que faut-il en conclure ? Haim G Ginott, psychologue clinicien répond ceci « Ne soyez pas un parent, soyez un humain qui est parent ». Nos enfants sont des personnes mais non des adultes. Par ailleurs, nos enfants ont besoin de se réaliser par eux-mêmes, d’être des individus singuliers et surtout différents de nous. Évidemment c’est difficile, parfois douloureux, mais c’est primordial pour la construction et le bien être de l’enfant. Notre soutien est fondamental pour leur développement, c’est une évidence, mais, encourageons les dans leurs propres expériences, leur créativité, tolérons leurs erreurs, reconnaissons nos faiblesses mais sans leur faire porter le poids de nos angoisses. Marcel Rufo, pédopsychiatre le rappelle, « l’enfant dépend en premier lieu de lui-même, les parents s’adaptent à lui plus que l’inverse, dans les rôles parentaux, il y a davantage d’adaptabilité que d’éducation ». Notre quotidien est rythmé de manière intense mais il s’agit du nôtre pas du leur. Ne confondons pas réussite et bonheur. Parents comme enfants devons vivre la réalité sans la subir.


Un commentaire sur « Parentalité : La charge mentale des enfants… et si nous étions trop exigeants ? »

Votre commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l’aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l’aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l’aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

Connexion à %s

Ce site utilise Akismet pour réduire les indésirables. En savoir plus sur la façon dont les données de vos commentaires sont traitées.