C’était dans mon cours d’anglais au collège que j’ai entendu pour la première fois le mot « school-bullying » : on lisait un article d’une magazine américaine pour nous entraîner à la lecture. Au début, le terme ne nous a rien dit, mais on a vite compris que cela désignait les violences qui avaient lieu tous les jours dans la cour de récré et d’après l’article ce phénomène se produisait dans tous les cours de récré du monde entier ! Nommer les choses est une première étape pour comprendre. Se faire une idée claire de ce problème, nous aide à prévenir et/ou à apporter des solutions. Malgré l’intérêt de chercheurs pour comprendre le harcèlement, il continue à affecter les enfants, il a même évolué et se manifeste maintenant en dehors de l’école via les réseaux sociaux. Les recherches actuelles sur le sujet ont aussi évolué, j’ai l’impression qu’elles ont moins de préjugés qu’à l’époque où j’ai lu pour la première fois à ce sujet. A travers cet article, je partage avec vous quelques informations sur le harcèlement scolaire, pour vous inviter à vous impliquer dans les campagnes de sensibilisation car ce problème concerne tous les enfants et jeunes.

Pisa – Chiffres

Le PISA – Programme international pour le suivi des acquis des élèves – examine les connaissances et les compétences des enfants et des jeunes des différents pays. En plus d’évaluer les performances en compréhension de l’écrit, en mathématiques et en sciences, il permet d’étudier l’équité liée au milieu socio-économique et au genre. Il sert aussi à inspecter le climat scolaire. Selon les résultats du PISA 2018, en France, « environ 20% des élèves ont déclaré avoir été victime d’acte de harcèlement au moins quelques fois par mois. Ce niveau est supérieur de 2 points de pourcentage au niveau observé en 2015 » et 8% des élèves ont reporté qu’ils étaient fréquemment victimes de harcèlement à l’école. En autre, selon une publication de l’UNESCO (2019), « près d’un élève sur trois (32 %) a été victime de harcèlement par ses pairs à l’école au moins une fois au cours du dernier mois et une proportion similaire est victime de violence physique ».

PISA 2018 – Page 9 de la note par pays (FRANCE)

Ces derniers chiffres mettent en évidence que ce phénomène est en augmentation à l’école malgré les campagnes de sensibilisation. Les solutions « miracles » pour éradiquer le harcèlement n’existent pas car le problème est complexe. Contrairement à nos idées reçues, il est partout : entre enfants en milieu scolaire, sur les réseaux sociaux ; entre adultes en milieu professionnel, dans des cercles ou la mixité existe ou pas, entre hommes-femmes. Toutefois, on avance progressivement en tant que société : on traite de plus en plus le sujet. La définition de harcèlement et les études à ce sujet sont récentes : il y a à peine 40 ans qu’on l’a défini, qu’on en parle et qu’on en prend conscience. En France, dans le cadre du travail, il y a moins de 20 ans qu’il est inscrit dans la loi comme un délit. Dès 2019, la loi pour une École de la confiance inscrit le droit à une scolarité sans harcèlement dans le code de l’éducation. 

Oppression

Définitions – Études

Le mot school-bullying, utilisé pour faire référence au harcèlement, a été introduit dans les années 1970, par les travaux du Dr. Olweus, psychologue norvégien. La recherche sur le harcèlement a été motivée par les liens entre ce phénomène et le suicide. Les études sur le harcèlement sont vastes pour comprendre la problématique, les conséquences et aussi chercher des moyens pour aider les victimes et faire de la prévention. Des articles de recherche et des livres sur le harcèlement traitent le sujet selon différents points de vue : comprendre le harcèlement, accompagner les victimes, alerter les adultes, partager des témoignages. Ils sont adressés aux adultes : parents, enseignants, psychologues ; mais aussi aux enfants. La complexité du problème réside dans le passage de la théorie à la pratique. Sans doute le livre que je préfère pour traiter le sujet est celui-ci : « Je me défends du harcèlement » d’Emanuelle Piquet, où l’on propose des stratégies concrètes pour accompagner les victimes de harcèlement. Pour les adultes, je recommande aussi les livres de Marie Quartier comme « Harcèlement à l’école, lui apprendre à s’en défendre » et « Les blessures de l’école », ce dernier écrit avec Jean-Pierre Bellon.

Déséquilibre de forces (dominé – dominant), répétition, intention de nuire

Selon la définition du Dr. Olwen, un élève est victime de harcèlement s’il ou elle est exposé.e à des actions négatives de la part d’un ou plusieurs élèves qui ont l’intention de nuire (de manière consciente ou inconsciente), ces actions sont effectuées de manière répétitive et dans la durée. Les chercheurs ne se mettent pas d’accord sur la durée : quelques mois, une année scolaire, etc. Néanmoins, rappelons-nous que le temps est relatif, les conséquences des violences endurées par les victimes dépendent de la vulnérabilité et de la sensibilité de ces dernières​ et non pas du temps pendant lequel​ elle ont dû subir les agressions.

Intimidation

Dans le harcèlement il y a une relation sociale​ dissymétrique entre agresseur et victime, le harceleur utilise la violence comme moyen et la victime ne possède pas les ressources physiques ou relationnelles pour faire face. Les agressions sont regroupées en trois types : directe (agressions physiques, verbales, moquerie, intimidation), indirecte (diffusion de rumeurs, dénigrement ou organisation de l’isolement social d’une personne) et le cyberharcèlement où l’agresseur prolonge ses stratégies d’intimidations scolaire en dehors de l’école.

Agresseurs – Victimes

Les agresseurs aperçoivent la violence comme une stratégie gagnante dans leurs interactions sociales entre pairs. La recherche fait des études sur la typologie de l’agresseur, on distingue plusieurs types​. Il y a ceux qui cherchent une position dominante en utilisant des stratégies autour de humiliation afin d’être populaires dans un groupe précis, ceux qui ne mettent pas en cause leurs actions, ceux qui nient leurs​ responsabilités autour des conséquences de leurs actes, ceux qui suivent sans être à l’initiative des agressions (agresseur-passif), ceux qui sont agresseurs-victimes, ceux qui ont des​ problèmes dans leurs compétences sociales (approche déficitaire), ceux qui manipulent (approche stratégique), etc. En fait, tout les enfants peuvent devenir les responsables de vexations, de moqueries, de taquineries et il n’y a pas un vrai profil de l’élève qui harcèle.

De même avec le profil de victime : il n’y en a pas. On reconnaît néanmoins deux types de victimes : passives et actives. Les victimes passives sont celles qui subissent les agressions. Il y a aussi les victimes actives, qui souffrent des agressions et essaient de faire quelque chose pour y remédier mais leurs tentatives sont inefficaces pour améliorer leur situation et ne font qu’aggraver leur condition de victime.

Agression

En outre, il y a aussi les victimes « rescapées » ou survivantes, celles qui se sont « sauvées » en mettant en place des stratégies pour s’auto-protéger des élèves oppresseurs comme créer des​ liens d’amitiés, s’entourer d’adultes, se cacher au CDI, etc. Elles ne sont pas capables de se défendre toutes seules mais évitent de se retrouver dans une situation profitable pour les harceleurs.

Chez la victime, il y a souvent le sentiment de honte, de culpabilité, elle se sent responsable en quelque sorte des agressions. Et quelques fois ce sentiment est renforcé par les commentaires maladroits des adultes, en laissant entendre sans le vouloir que c’est un malentendu ou une erreur de la part de la victime s’il.elle se retrouve dans cette situation. Les victimes ne se font pas harceler en raison de leur physique ou de leur traits de personnalités ou leur différence ni parce qu’elles ont fait quelque chose. Ce n’est pas de leur faute, il n’y a pas de raison ni de motif, il n’y pas de justification : elles ont eu la malchance de faire la rencontre de celui.celle qui les agresse comme dans tous les cas de violence. Elles.ils n’y sont pour rien.

Géométrie du harcèlement – Climat scolaire

Le harcèlement n’est pas une relation duale entre dominant et dominé : harceleur-victime. Les chercheurs parlent d’une triade : harceleur.s, victime et pairs. Le Dr. Olweus a introduit le concept du « cercle infernal du harcèlement ».

Le harcèlement s’inscrit dans un contexte social dynamique. Les témoins actifs et les observateurs silencieux, jouent un rôle très important dans les interactions dominant-dominé : quelques fois ils contribuent à renforcer les agressions, ils peuvent sans le vouloir les encourager, le silence que certains élèves/adultes choisissent valide en quelque sorte​ l’agression mais les témoins ont aussi la capacité de freiner les agressions. Heureusement, il y a les défenseurs-actifs, qui vont apporter du soutien à la victime de manière visible ; toutefois leur intervention dans le cercle du harcèlement ne sera pas​ suffisante pour que les agressions s’arrêtent.

La présence de ce groupe de pairs et l’attitude qu’ils adoptent face aux agressions est une condition nécessaire pour que le harcèlement se manifeste (ou pas). Leur rire, leur moquerie, leur présence complice, leur seul silence promeuvent ce type de phénomène. Le milieu scolaire fournit le terrain fertile pour que les agressions continuent, cessent ou se répandent. Le climat scolaire peut étayer le harcèlement de « manière silencieuse » où il peut se propager sans que les adultes (parents, enseignants, personnel éducatif) ne s’en aperçoivent mais qu’il soit parfaitement visible pour les élèves. L’effet de groupe a un rôle décisif, tous les participants sont soumis à l’influence de celui-ci. Améliorer le climat scolaire est l’une des​ meilleures​ façon de prévenir le harcèlement. Soigner les « petites souffrances » des élèves dès leur apparition semble une​ mesure pertinente pour éviter les terribles souffrances du harcèlement.

Voici un court métrage qui montre un exemple sur la géométrie des interactions sociales dans un problème de harcèlement.

« La danse des bruts » par Janet PERLMAN (Office Nationale du film du Canada)

Mon témoignage

Le harcèlement est un sujet qui m’intéresse depuis longtemps et en rédigeant cet article, je n’avais pas imaginé vous partager mon témoignage, cela s’est fait de manière naturelle. Exposer mon vécu a été une évidence. Lorsque j’étais enfant et jeune, je croyais que se faire moquer, se faire humilier, se faire agresser, se faire insulter, se faire intimider, se faire racketter, faisaient partie de la vie normale des élèves dans la cour de récréation. Pour éviter les jugements rapides dont nous sommes victimes très souvent, je précise que j’étais scolarisée dans un établissement scolaire ayant très bonne réputation.

L’élitisme social et intellectuel qui caractérisait l’établissement scolaire ne mettait pas à l’abri les élèves du harcèlement, surtout ceux qui n’était pas dans la norme : les étudiants étaient issus pour la quasi-totalité d’un même milieu social et étaient de « bons » élèves. La directrice de l’établissement recourait à l’autoritarisme (sanction, punition, exclusion) pour lutter contre le harcèlement, elle tenait aussi à la formation de l’équipe d’enseignants sur le sujet, néanmoins ceci n’a pas permis d’éviter ce type de phénomène. En fait, la tolérance zéro contre le harcèlement (ou autre type de violence) entraînait plutôt davantage d’ingéniosité chez les agresseurs pour échapper aux conséquences de leurs actes et éviter d’être punis. Ceux qui étaient exclus devenait des persécuteurs dans une autre école, le problème ne se réglait pas mais se déplaçait dans un autre établissement.

Les adultes autour de moi n’ont jamais été au courant, car je n’ai jamais osé en parler. J’avais l’impression que demander de l’aide auprès des adultes pouvait empirer les choses comme le cas d’une fille de ma classe de CM1 qui avait failli être empoissonnée par ses agresseurs – un chocolat-injecté d’une substance toxique que des élèves avaient offert comme cadeau à leur victime, à la suite de l’intervention de la maîtresse qui avait essayé d’arrêter les agressions. Après des années de moqueries, j’ai appris à m’entourer d’autres élèves ou de mes professeurs comme stratégie de défense mais j’ai souffert : mon estime de moi s’est dégradée. En tant que victime, j’aurais aimé pouvoir construire une « flèche de résistance » comme celle que la psychothérapeute Emanuelle Piquet propose pour arrêter les souffrances à l’école. Cette méthode, connue comme la «méthode à 180 degrés », a pour but d’aider les élèves à apprendre à se défendre seuls de manière astucieuse sans pour autant minimiser la responsabilité des agresseurs.

Pictogramme réalisé par Sergio Palao – Centre Aragonais de Communication Alternative et Augmentée (CAA)

Quelques solutions pour lutter contre le harcèlement

  • Prendre des mesures comme un « vaste plan d’action » annoncé par le ministère de l’éducation.
  • Promouvoir des Campagnes de sensibilisation et de prévention : UNESCO.
  • Faire intervenir des associations à l’école comme par exemple : EMCpartageons, Orfeee, ReSIS
  • Créer des flèches de résistances (méthode de 180 degrés) pour accompagner les victimes comme celles qui sont proposées au centre CRISS.
  • Améliorer le climat scolaire : donner des outils aux enfants pour améliorer leurs habilités sociales. Par exemple, travailler la solidarité, l’empathie émotionnelle, la coopération, la tolérance, la bienveillance à l’égard de l’autre, la reconnaissance de la souffrance de l’autre, la réparation, etc. dans le but de chercher le bien-être de chaque élève.
Pi

Flèches de résistance – méthode à 180 degrés

La méthode dite «  à 180 degrés », conçue par Emmanuelle Piquet, est très particulière : elle va dans le sens contraire des solutions habituelles (et qui ne sont pas très efficaces). Elle est basé sur les expériences du terrain et fournit des solutions concrètes et adaptées à chaque situation.

Lorsqu’un adulte aussi intelligent, bienveillant et délicat soit-il, intervient entre deux enfants pour tenter de régler à leur place une relation conflictuelle, au mieux il cristallise la situation ou pire il l’amplifie…

Emmanuelle Piquet – Conférence TedxParis

L’intervention directe d’un adulte pour essayer de protéger une victime de harcèlement contre son agresseur peut rendre plus visible le déséquilibre relationnel entre eux car met en évidence l’incapacité de la victime à se défendre et aux yeux de l’agresseur son habilité à mobiliser les adultes. Il est important d’aider à la victime, de la soutenir, de l’accompagner pour trouver des solutions et mettre fin aux agressions néanmoins les experts nous mettent en garde contre les méthodes « simples » qui peuvent aggraver une situation de harcèlement. La méthode de 180 degrés cherche à mobiliser les ressources des élèves victimes pour qu’ils soit capable de faire face seul (mais pas sans aide) à son agresseur.

Emanuelle Piquet, cofondatrice du CRISS – Centre de recherche sur l’interaction et la souffrance scolaire, nous dit : « on n’embête pas un enfant qui sait bien se défendre ». Elle travaille ensemble avec la victime pour lui proposer une « flèche de résistance », conçue sur mesure à l’élève concerné par des agressions à l’école. Une flèche de résistance est « une réplique durablement efficace et adaptée aux attaques qu’il.elle subit ». Le but de cette flèche est de munir aux victimes les moyens pour qu’elles ne soient plus dans une situation déséquilibrée face à leur agresseur. Cela leur permet aussi d’améliorer leur estime de soi, sa confiance en soi. Les moyens pour se protéger et/ou se défendre sont construits par l’élève (accompagné par l’adulte) de manière ingénieuse, et en respectant ses propres valeurs et celles des autres. Par exemple, apprendre un élève de maternelle à rugir comme un lion chaque fois que son agresseur essayait de l’intimider.  Cette méthode peut aider certaines victimes, celles qui ont encore la force de se défendre mais ce n’est pas le cas pour toutes les victimes.

Eotopia

La méthode des « 180 degrés » ou « flèches de résistances » est une mesure de dernier recours. J’aimerais que mes enfants apprennent dans un environment pédagogique idéal, où leur attention et leur curiosité seraient engagées dans la beauté des apprentissages, dans le plaisir des découvertes, et non dans la façon de se protéger ou se défendre de leurs pairs. Toutefois c’est à l’école où lon s’entraîne au « vivre-ensemble ».

En résistance

Certaines personnes pensent qu’il est normal de se faire harceler, que « ce qui ne nous tue pas nous rend plus forts ». J’aimerais plutôt penser qu’on gagne en intelligence, en sensibilité, en conscience du soi, même si notre force est affectée car on a le droit d’être vulnérable ; ou bien penser que la force se trouve dans notre sensibilité, dans notre capacité d’accepter nos fragilités et de respecter nos différences : les nôtres et celle des autres. Nos enfants de manière directe ou indirecte nous invitent à construire un monde plus juste, accompagnons-les dans leur quête pour un vivre-ensemble plus pacifique et harmonieux avec leur entourage.

Rédigé par Séléné

Votre commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l’aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l’aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l’aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

Connexion à %s

Ce site utilise Akismet pour réduire les indésirables. En savoir plus sur la façon dont les données de vos commentaires sont traitées.